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« Il est aussi vain de chanter ou de se taire,
C’est lassant d’être bon, c’est lassant d’être mauvais.
La terre finit par lasser, le ciel finit par lasser !
Et on reconnaît que l’âme est morte en soi »
Emilia Marty,
l'Affaire Makropoulos
Emilia Marty ne fait vraiment pas son âge. Elle est d’une irréelle beauté, chante divinement, fascine étrangement les hommes, alors qu’elle semble avoir connu tant d’histoires, tant de gens, tant de vies, qu’on pourrait lui donner plusieurs centaines d’années. Ceux qui l’aiment craignent sa froideur, ceux qui l’admirent redoutent son cynisme, tous devinent un terrible secret, tenu dans cette chose jadis léguée par Makropoulos, médecin personnel de l’empereur Rodolphe II, qu’elle veut obtenir à tout prix. Même de sa vie.
Après une saisissante ouverture qui plonge sans ménagement dans le troublant univers de la pièce de Karel Capek dont l’œuvre est adaptée, Janácek compose sans esbroufe sur les paroles du quotidien, laissant à sa seule musique le soin de trahir l’émotion que taisent les mots, de démentir la simplicité feinte des êtres et de mener au drame cette fantastique affaire.
Karel Capek, hâtivement réduit à la science-fiction depuis qu’il inventa le mot robot dans l’une de ses pièces, évolue pourtant dans un univers plus proche de Franz Kafka, son compatriote et contemporain, un monde ne s’aventurant aux frontières du réel que pour mieux envahir ces terres poétiques où l’homme affronte ses cauchemars. Plus encore dans l’Affaire Makropoulos, il pourrait faire sienne la phrase de Kafka : « C’est quand le théâtre rend réelles des choses irréelles qu’il atteint ses plus grands effets. La scène devient alors un périscope de l’âme qui éclaire la réalité de l’intérieur ». Avec un destin fort différent, l’un et l’autre incarnent incontestablement l’âme du Prague des années vingt et trente. Impressionnés par les vieilles légendes des alchimistes ou du ghetto, ils n’usent du fantastique que pour mieux se rebeller contre une société qui entrave la liberté individuelle.
Par contre, un même sens de l’identité tchèque, un même goût immodéré pour la défense de leur langue, ne pouvaient que rapprocher Karel Capek et Leoš Janácek. Le compositeur tomba si amoureux de la pièce de Capek qu’il la voulut en opéra. L’écrivain n’en trouvait pas l’écriture assez lyrique ? Janácek se délecta au contraire de pouvoir jouer avec les sonorités d’un langage si réel, comme volé au quotidien. Surtout, la pièce de Karel Capek mettait en scène une héroïne dangereusement attirante et par trop inaccessible pour que Leoš Janácek, passionné des femmes, vivant sous l’emprise distante d’une Kamila Stösslova de trente-huit ans sa cadette, puisse y résister. Janácek reporta si bien sur Emilia ce qu’il ressentait pour Kamila qu’en invitant cette dernière à la première praguoise de son opéra, il lui lança : « Venez à Prague voir la “glaciale”, vous y verrez votre propre photographie ».
Il serait pourtant réducteur de ne voir en cette œuvre qu’une obsession amoureuse, une simple variation sur l’éternel féminin quand, ainsi que l’écrit un autre écrivain tchèque, Milan Kundera, elle participe d’une autre quête, plus intérieure que personnelle, une quête absolue, obstinée : « la recherche du présent perdu ; la recherche de la vérité mélodique d’un moment ; le désir de surprendre et de capter cette vérité fuyante ; le désir de percer ainsi le mystère de la réalité immédiate qui déserte constamment nos vies ».
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