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« Mon coeur fut léger et volage
Et même en vous aimant
Eperdument,
J’étais ingrate ! »
Manon
Jeune pécheresse sous la plume libertine de l’abbé Prévost en 1731, Manon Lescaut devient vierge naïve dans
l’oeuvre de Massenet en 1882. Mais, dans un XVIIIe siècle où la femme ne doit pas rêver d’indépendance, elle
reste éprise de liberté, fuit les convenances pour vivre l’amour… et de l’amour. Le désir des hommes s’embrase
à son approche, la concupiscence la rend frivole, la perd en solitude avant que l’amour véritable, le premier, ne
lui revienne comme extrême contrition.
Manon, voulu opéra comique, réserve pourtant plus de larmes que de rires et la musique de Jules Massenet,
s’égayant dans les auberges, se grisant au menuet des bals, donnant de la voix dans des ensembles brillants,
s’attarde délicatement, au gré du désespoir et de la passion, sur des duos virtuoses et des airs à l’exquise
prouesse, avec une élégance toute française.
En s’inspirant de l’Histoire du chevalier des Grieux et Manon Lescaut, septième et dernier volet des Mémoires et aventures d’un
homme de qualité écrit plus de cent cinquante ans plus tôt par Antoine François Prévost, dit d’Exiles, Jules Massenet semble renouer
avec l’esprit libre d’un XVIIIe siècle idéalisé que le Romantisme, corseté dans la morale de ses drames, avait méprisé pendant
plusieurs décennies. Sa Manon n’a pourtant pas la décapante provocation de son modèle qui valut à son auteur réprobation et
censure, mais ce qu’elle perd en insouciante immoralité elle le gagne en troubles sentiments.
Peignant les scènes de genre avec la froide réserve d’un Watteau, le regard de Massenet se fait aussi indiscret que celui d’un
Fragonard pour débusquer l’intimité, la fragilité amoureuse de ses héros. Anticipant ainsi le naturalisme sentimental du siècle
suivant, ce bourreau de travail, né dans une famille de douze enfants qui lui inculqua sans doute le sens de l’effort comme unique
moyen de pouvoir exister, commençant ses journées à quatre heures du matin, laissant à la postérité vingt-cinq opéras, mit toute son
énergie, sa vie, à composer, raturer, réécrire de délicats moments d’amour en musique. Perfectionniste, éternel insatisfait, il joua des
possibilités vocales de ses interprètes pour enrichir encore les couleurs de sa palette, comme il le fit en 1887, en modifiant la partie de
Manon pour la jeune soprano américaine Sybil Sanderson. Le secret d’une telle obstination tient probablement en une phrase, celle
que le compositeur Alfred Bruneau, chantre du réalisme, écrira : « Il entreprit de créer un langage de tendresse et il le créa ».
Dans une mise en scène pudique et sensible qu’elle a cosignée avec Yves Coudray, Renée Auphan se nourrit de son vécu de
chanteuse, de femme, pour nuancer le regard que l’homme du XVIIIe et XIXe siècle portait sur les femmes. De façon plus
personnelle, c’est avec Manon qu’elle fit ses débuts à l’opéra de Marseille en tant qu’assistante à la mise en scène et, après une belle
carrière de chanteuse et une seconde carrière comme directrice des opéras de Lausanne, Genève et Marseille, c’est en mettant en
scène cette Manon qu’elle a choisi, avec succès et reconnaissance de la critique, de quitter ses fonctions. En coproduisant ce
spectacle, Angers Nantes Opéra tenait à rendre hommage à cette grande chanteuse, cette grande directrice.
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