|
« Voyez, messieurs, comme ils sont tristes,
Les gens qui rêvent le pouvoir !
Nous sommes gais, nous, les artistes,
Et c’est ce qui nous fait avoir
Des femmes !… »
Piquillo,
la Périchole
Un vice-roi qui veut assouvir des vices de roi, quoi de plus normal ? Qu’il vaque incognito pour courir la gueuse trop
pauvre pour être honnête, quoi de plus naturel ? Mais qu’il s’entiche d’une chanteuse des rues endormie, lui fasse
miroiter son pouvoir pour la séduire et la dénicher de son amour, voilà bien une chose qui ne pourrait se produire de
nos jours ! Tout comme elle aurait défié la censure de Napoléon III. Jacques Offenbach préféra donc passer sa bonne
humeur sur un naïf roitelet d’Amérique du Sud, ridiculement capable de marier à un inconnu celle qu’il rêve en
maîtresse honorable, de jeter au cachot les époux récalcitrants, avant de piétiner de rage quand les jeunes mariés lui
volent amour, gloire et richesse.
Mais, mine de rien, sans renier cocasserie et entrain qui faisaient son succès, Offenbach explorait ainsi pour la
première fois les terres du marivaudage, en laissant sa musique s’attendrir au subtil jeu de l’amour et du hasard.
Le réel ne manque pas d’imagination car si la Périchole est bien née en 1825 dans le Carrosse du Saint-Sacrement de Prosper Mérimée
dont, en 1953, Jean Renoir fera le Carrosse d'or au cinéma, ce personnage s’inspirait de la véridique histoire d’une comédienne
péruvienne, Micaela Villegas, surnommée chienne de métisse, qui avait épousé un chanteur des rues et devint la maîtresse du vice-roi du
Pérou. Le reste n’est que fantaisie, celle de Jacques Offenbach que l’accueil mitigé de son Château à Toto au début de 1868 incitait à
renouer avec le succès qu’il avait connu l’année précédente où sa Vie parisienne se jouait encore au Théâtre du Palais-Royal, où le Théâtre
des Variétés triomphait avec la Grande-Duchesse de Gérolstein tandis que l'Opéra-Comique créait son Robinson Crusoé.
On ne change pas une équipe qui gagne. Offenbach s’assura le concours de la chanteuse Hortense Schneider, la première Belle Hélène,
dont la beauté et le talent avaient conquis le coeur des plus grands de ce monde depuis qu’ils l’avaient vue dans la Grande-Duchesse de
Gérolstein, créé pour l'exposition universelle de 1867. Il confia le livret à Henri Meilhac et Ludovic Halévy qui avaient écrit la Belle
Hélène, Barbe-Bleue, la Vie parisienne, la Grande-Duchesse de Gérolstein et signeraient, sept ans plus tard, le livret de la Carmen de
Georges Bizet. Henri Meilhac, bon vivant, amateur de grands restaurants, de cigares et de champagne, apportait la fantaisie et la
loufoquerie indispensables au genre. Ludovic Halévy soignait les traits d’esprit, offrait aux oeuvres le raffinement, la profondeur et
l'humanité nécessaires.
Le mélange de drôlerie et d’émotion de la Périchole déconcerta le Tout-Paris qui aimait s’encanailler aux élégantes irrévérences du trio
Offenbach, Meilhac, Halévy, mais le grand public adora retenir ses rires pour avoir le loisir de s’émouvoir. Plébiscité par le succès,
Offenbach, qui avait laissé un Halévy dépressif noircir le livret de nostalgie et lassitude, s’était offert le luxe d’écorner son statut d’amuseur
numéro un pour enrichir sa musique d’airs tout en finesse et céder un peu à sa gravité naturelle. Celle qui, au soir de sa vie, hantera les
Contes d'Hoffmann.
|
|