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« Voyons, voyons, mon ami, tu dois pouvoir fabriquer
quelque chose qui empoisonne l’humanité
sans la faire périr irrémédiablement !… »
Dieu le Père s’adressant au Diable,
le Concile d’amour de Oskar Paniza
On tient concile restreint au Paradis ! C’est qu’il y a péril en la demeure chrétienne depuis que le pape
Alexandre VI, le trop célèbre Rodrigo Borgia, s’enlise avec délice dans l’immoralité. Aiguillonné par Marie et
Jésus, entouré d’une foule d’anges, archanges, martyrs et apôtres, Dieu le Père convoque le Diable pour qu’il
remédie aux orgies terrestres. Le Malin choisit Salomé dans son catalogue infernal, lui fait une belle succube qu’il
expédie sur terre. Ne reste plus à la sulfureuse créature que de contaminer tous les libidineux qui succombent à
ses charmes, et le divin tour est joué.
Ecrite en 1895 par Oskar Panizza, cette incroyable « tragédie céleste », joyeusement iconoclaste et blasphématoire,
valut à son auteur censure et prison avant qu’il ne meure en folle poésie. Parue en France en 1964 sous
préface d’André Breton et bénédiction des surréalistes, elle devient, en création mondiale, un drôle d’opéra pour
voix, instruments, marionnettes et machineries facétieusement concocté par le compositeur Michel Musseau et le
metteur en scène scénographe Jean-Pierre Larroche.
Si le Concile d’amour séduisit tant André Breton, ainsi qu’il le révéla dans sa préface, c’est que la pièce de Oscar Panizza ouvrait
« l’abîme du Mal en tant que problème » et qu’au lieu de virer au drame elle voulait que ce soit « la dérision qui mène le jeu ». Le chef
de file des surréalistes ne pouvait que défendre ardemment le délire poétique qui se cachait derrière l’excès, le grotesque et la charge
de l’oeuvre. Mieux, l’idée que cette poésie iconoclaste puisse armer la libre pensée contre les croyances aliénantes devait le réjouir si
fort qu’il salua cet « esprit de sédition » qui « brave de tels interdits que, de nos jours encore, il est présumable que la réaction des
spectateurs imposerait le baisser du rideau avant la fin de la première scène ».
André Breton savait comment cette « géniale bouffonnerie », découverte en France par hasard avant de devenir culte après la mise en
scène de Jorge Lavelli en 1969, avait été saisie, interdite dès sa parution en Allemagne soixante-dix ans plus tôt, vendue à prix d’or
sous le manteau, achetée en nombre par des proches espérant ainsi détruire l’objet du scandale et condamner son auteur à l’oubli. Et
comment l’écrivain allemand, qui avait fait imprimer son texte en Suisse pour le sauver, avait été emprisonné un an pour blasphème,
poursuivant ainsi sa propre « tragédie céleste » commencée dès l’âge de deux ans, quand il avait échappé de peu à la bigoterie
catholique par la mort de son père d’origine italienne pour tomber sous la coupe du protestantisme rigide d’une mère d’origine
française qui le rêvait pasteur.
Cette entrée en matière religieuse nourrira à jamais une haine tenace, d’un pamphlet théologique, l’Immaculée Conception des papes,
à un essai, le Michel allemand et le pape romain, tous deux confisqués et interdits. Oskar Panizza préfèrera fuir en érudition, étudier
la musique, le commerce, la médecine, la littérature française, les langues. Il contracte la syphilis, voyage en Italie, en Angleterre,
écrit récits, nouvelles, pièces et essais. Fou de culture au point d’écrire Parisiana où « l’auteur, adversaire personnel de l’empereur
Guillaume II, dénonce ce dernier comme l’ennemi public de l’humanité et de la culture », Oskar Panizza, persécuté, rejeté par ses
amis, finira par se retirer dans la vraie folie et se faire interner à cinquante-trois ans pour mourir en asile quinze ans plus tard, en 1921.
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