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L'EDITO DU DIRECTEUR GENERAL

 


Certains abonnés, pourtant fidèles, m’ont reproché de reprendre Le Mandarin merveilleux et Le Château de Barbe-Bleue avec, comme arguments, que cette reprise venait trop tôt, qu’ils avaient déjà assisté à cette soirée en 2007. Serait-il donc plus inapproprié, voire indécent, de proposer à nouveau ce moment lyrique exceptionnel que de retourner régulièrement au musée regarder un tableau qui, de fois en fois, ne cesse de se révéler ? Ou de prêter, d’offrir encore et encore, l’un de ces livres rares qui, puisqu’ils ont bouleversé notre vie, pourraient bien changer celle des autres ? Le travers de notre époque est de préférer la boulimie à la dégustation, d’admirer d’avantage l’érudition que le cheminement complexe d’une oeuvre ou d’une pensée, bref, de transformer peu à peu les amateurs exigeants en consommateurs éclairés. Cette dérive est d’autant plus aisée que l’art recouvre des préoccupations contradictoires.
Notre saison 2011-2012 est ainsi traversée de conceptions bien différentes de l’art, qu’il soit un ultime refuge dans l’imaginaire avec Orphée et Eurydice, qu’il se veuille le miroir d’une époque, adouci de nostalgie dans La Bohème et grossissant dans La Vie parisienne, ou qu’il préfère mettre au jour nos démons intérieurs comme le fait avec brio Béla Bartók dans Le Château de Barbe-Bleue. Et que dire du spectacle vivant qui ne peut patienter sur un rayon de bibliothèque ou attendre son heure sur un chevalet ? Il doit faire ses preuves le temps d’une représentation, s’attacher le public sans sacrifier l’idéal artistique qu’il défend, résister au succès comme à la tentation de l’échec. Remise en cause fondamentale pour les uns mais simple divertissement pour les autres, il doit s’accommoder de l’impureté du genre mais résiste avec peine aux impératifs de la consommation. On l’évalue à l’aune du coût par spectateur, on le numérise pour le vulgariser, on le projette sur les places publiques pour en faire un produit de masse, on s’émerveille du savoir-faire au lieu de faire savoir ce qu’il nous a généreusement donné, on s’engouffre dans les coulisses, on idolâtre celui qui fait au détriment de ce qu’il fait. Cette agitation, cette impatience, cette curiosité ne seraient pas si graves si elles ne finissaient par condamner ce qu’elles prétendaient sauver.
Que reste-il du spectacle vivant quand il renonce à la présence charnelle sur un plateau, au choc réel de la voix, au silence chargé d’émotion qui circule de la scène à la salle, à la communion entre témoins d’un événement unique et éphémère ? Si chaque jour, dans cette maison, nous nous efforçons d’éduquer notre public, ce n’est pas pour lui transmettre un précieux savoir dont nous serions les détenteurs mais simplement pour lui enseigner à ouvrir les yeux et à se laisser le temps de pouvoir découvrir, aimer l’oeuvre qui vient à lui, nue et sans défense. Et si nous allons, ardents et pleins d’espoir, vers de nouveaux publics, vers ces populations que l’on dit empêchées ou défavorisées, ce n’est pas pour tenir un rôle socioculturel qui n’est pas le nôtre mais bien pour partager cette richesse dont nous savons qu’il n’est pas nécessaire d’être bien né pour la posséder.
Dans la galaxie culturelle actuelle où la gastronomie fricote avec la mode, où la pratique prévaut souvent sur le talent, l’art n’est finalement qu’une petite planète, mais un astre si brillant, si controversé, si incompris qu’il mérite bien d’être protégé.

Jean-Paul Davois
Directeur général