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L'EDITO DU DIRECTEUR GENERAL

 

Avec cette quinzième brochure d’Angers Nantes Opéra, je vous présente mon ultime saison puisque je vais me retirer fin janvier 2018.
Permettez-moi donc de vous écrire un peu plus longuement que pour les autres éditions. Non que je veuille dresser un bilan à ma gloire ou peser sur le destin de cette maison dont je n’aurai plus la direction. L’avenir ne m’appartient pas mais l’aventure lyrique, singulière et originale, que la volonté novatrice et sans faille d’élus nantais et angevins au début des années 2000 m’a permis de mener avec vous restera à jamais gravée dans ma mémoire. J’aurais mauvaise grâce d’oublier avec quelle foi indéfectible l’État et sa direction régionale des affaires culturelles ont cru, encouragé, soutenu cette expérience. Du premier au dernier jour. La bienveillance, parfois l’enthousiasme, de journalistes pour mon projet qu’ils suivaient avec intérêt, voire affectueuse confiance, m’ont aussi souvent permis d’affronter les doutes. La participation du département de Loire-Atlantique dès l’origine, l’aide, même frileuse, du département de Maine-et-Loire et, surtout, le ralliement dès 2005 de la région Pays de la Loire au financement de cette maison lui ont permis d’exister. Quatorze ans plus tard, je reste ému de voir que ce projet, sortant des sentiers battus d’une conception lyrique hors d’âge, ne misant sa raison d’être que sur une seule richesse, les artistes, et sur son engagement pour un public sans cesse élargi, n’a rien perdu de son sens premier.
Oui, j’aime les artistes, leur travail, plus que de raison ont estimé certains — par méconnaissance je suppose —qui ont confondu les exigences artistiques que j’ai eu à cœur de servir et d’agaçants caprices sur lesquels j’aurais fermé les yeux. Les exigences des artistes de qualité ne sont pourtant pas si différentes de celles des artisans. Ils ont besoin d'avoir le temps de penser, partager, remettre l’ouvrage sur le métier si nécessaire, et font ainsi du résultat final l’objet d’une fierté collective. En plus de leurs exigences, il y eut les miennes. Convaincu que l’opéra n’est pas qu’œuvre musicale, j’ai voulu donner au théâtre toute sa place sur la scène lyrique, prêter attention au livret autant qu’à la partition, préférer les metteurs en scène qui éclairent l’action, la rendent audible et proche de nous, de notre temps, plutôt que ceux qui se contentent d’habiller la musique de belles images. Je tenais aussi à créer de vraies équipes artistiques, quelque chose qui ressemble, malgré la complexité de la machine lyrique, à l’esprit des compagnies, en cherchant la complicité entre le chef et le metteur en scène, en veillant à la confiance de l’orchestre et du choeur pour celui qui les dirige, en misant sur l’engagement de solistes, souvent jeunes, qui adorent jouer, chanter, tenter et se réjouissent d’en devenir des interprètes à part entière. Cette qualité simple, cette vie, cette fraîcheur, les médias les ont régulièrement saluées, la profession a su les apprécier et quelques-uns, eux aussi conscients de l’indispensable évolution de notre art, se sont engagés sur cette voie qui dessine notre avenir.
Pour toutes ces raisons, je tiens à remercier les artistes qui se sont impliqués avec passion dans ce projet, qui nous ont souvent préférés, comme les metteurs en scène Moshe Leiser et Patrice Caurier, au confort et au prestige de leur carrière internationale. C’est à eux, prenant nos limites financières et techniques comme autant de défis à relever, que nous devons d’avoir pu montrer, voire prouver, que l’opéra, plus qu’un genre réservé à une élite, est un art vivant, fort de la mémoire de son répertoire mais solidement ancré dans son temps, d’autant plus généreux avec le public qu’il est de qualité.
Car oui, j’aime le public, pas seulement celui qui semble acquis ni celui qu’il conviendrait de divertir pour s’en préserver mais celui qu’il faut patiemment apprivoiser, séduire avec respect, servir sans la facilité de lui donner ce qu’il croit attendre mais en lui apportant un plaisir qu’il ne soupçonnait même pas, auquel il pensait parfois ne pas avoir droit, et qui, je l’ai fréquemment constaté, peut être non seulement une émotion passagère mais une véritable révélation, un chamboulement intérieur aiguisant la conscience, ouvrant le regard, que seul un art, exigeant et sincère, peut offrir. Je tiens à vous le redire avec d’autant plus de sincérité que je vais bientôt m’en aller, vous m’avez procuré beaucoup de bonheur. J’aimais vous attendre à la sortie des représentations car, bien sûr, il m’a toujours semblé indispensable d’entendre vos critiques ou vos réserves, vos compliments aussi, mais surtout pour apprécier ce qui ne se disait pas, ces visages lumineux, ces sourires encore aux lèvres ou ces larmes persistantes au coin des yeux.
Sachez-le donc, vous avez été beaucoup plus que des chiffres de fréquentation, des promesses de recettes, où la tentation est grande de vous enfermer. Je le redis avec force, vous êtes ceux pour qui nous travaillons, ceux sans lesquels les efforts des artistes pour donner le meilleur d’eux-mêmes, les prouesses et les savoir-faire techniques, les financements publics maîtrisés, adaptés, seraient vains, ne mettraient en branle qu’une machine complexe et coûteuse qui tournerait à vide. Comme un navire, personnel sur le pont, moteur vrombissant, qui déciderait de rester au port. Chaque jour, dans le doute et les difficultés, les incertitudes et les incompréhensions, vous m’avez donné le courage de larguer les amarres. Merci.
Certains pensent encore que le public doit nous mériter, nous les gens d’opéra, la crème de la crème du spectacle vivant. Je pense au contraire et, par chance, de plus en plus avec moi, que c’est à nous de vous mériter, d’aller vers vous pour que vous ayez l’envie de venir vers nous, de vous traiter avec les mêmes égards que vous soyez connaisseurs ou simples curieux, d’avoir des prix de places parmi les moins chers de France pour que l’opéra soit affaire de goût et non de moyens. C’est ce goût du public qui m’a poussé à faire de notre maison une entreprise d’action culturelle, cette démarche dont quelques-uns, probablement persuadés que les gens ont la même nécessité d’aller au spectacle qu’ils l’ont de prendre les transports en commun, s’amusent encore en pensant qu’il suffit d’afficher notre programme et d’attendre le client.
L’action culturelle est un travail de fourmi. Elle porte tout ce que nous faisons, elle irrigue les territoires d’une sève lyrique, elle fédère les énergies de ces acteurs culturels que je veux remercier aujourd’hui parce qu’ils ont été l’indispensable lien avec les populations, un sésame dans les quartiers. Toute cette énergie avait pour but non de faire un opéra du pauvre un peu partout mais de créer le désir pour qu’un public nouveau, plus large, ait l’envie de découvrir l’opéra, le vrai, celui qui se donne sur scène et uniquement là. Je comprends l’intérêt politique et économique qu’il peut y avoir à numériser l’opéra puis à le diffuser pour espérer toucher des foules, mais je sais aussi à quel point ce bénéfice apparent peut être trompeur. L’image des choses ne sera jamais aussi forte que les choses elles-mêmes et ce qui semble mieux que rien est bien souvent, pour un public néophyte, pire que tout. La puissance émotionnelle de l’opéra tient en sa réalité, ces voix hors du commun et cette musique sans sonorisation, cette présence charnelle et rare. C’est cela que j’ai voulu offrir au plus grand nombre.
Cette action culturelle réussie, ni affichage médiatique ni tentation socioculturelle mais toute entière vouée à l’art lyrique que nos artistes ont eu l’intelligence de rendre plus accessible, que les coproductions et l’amélioration de la diffusion ont ouvert à de nouveaux publics, est l’une de mes fiertés. En tant que directeur général, j’ai aussi connu d’autres satisfactions. Celle, notamment, d’avoir obtenu les investissements nécessaires à la rénovation de notre outil de production, de nos équipements et de nos lieux de travail. Celle d’avoir pu renouveler, rajeunir, le personnel sans sacrifier l’ancien, préserver notre choeur, sans cesse inquiet de son avenir depuis la création d’Angers Nantes Opéra. Celle d’avoir toujours maintenu l’équilibre d’un budget, notoirement insuffisant structurellement. Celle, enfin, d’avoir pu, par un projet original, souvent exemplaire, faire entrer notre petite maison dans la cour des grandes ainsi que l’ont souligné les rapports d’inspection successifs du ministère de la culture. Mais, bien sûr, j’ai aussi des regrets.
On ne part jamais sans regrets mais on espère du moins pouvoir partir sans crainte. Mon regret le plus douloureux, le plus personnel, est sans doute de ne pas avoir assez su convaincre nos élus des contraintes et des responsabilité que supposait le projet artistique et culturel qu’ils avaient désiré, qu’ils avaient voté, qu’ils n’ont jamais remis en question. Comme je ne suis pas sûr d’être parvenu à faire complètement comprendre ce projet, toute sa valeur, à mon équipe, malgré les résultats obtenus. Je regrette aussi de ne pas avoir obtenu avant mon départ le label d’Opéra national pour lequel je me suis tant battu alors même que l’inspection générale du ministère de la culture le préconisait dans deux rapports. Tout comme de ne pas avoir été en mesure d’accueillir le centre national d’insertion professionnelle des artistes lyriques que l’État proposait et finançait presque intégralement. Et comment ne pas regretter que, pour trouver un équilibre financier entre nos deux villes, je me sois trouvé dans l’obligation de réduire notre activité lyrique à Angers ? Depuis 2015, cela nuit en premier lieu au public angevin qui ne peut plus avoir accès, chez lui, à l’ensemble de nos productions et cela détruit tous les efforts d’élargissement du public, de sa fidélisation, jusqu’à donner l’illusion que les Angevins n’aiment plus l’Opéra.
La crainte concerne l’avenir. Non parce que je m’en vais mais parce que le nouveau modèle économique que prônent aujourd’hui les deux villes fondatrices au nom d’une nécessaire et salutaire évolution marque, plus que la fin d’une époque, la fin d’un autre opéra dans ce qu’il avait de plus novateur, d’exemplaire pour une alternative lyrique de qualité en région, de lieu réellement en capacité de créer, de produire, de diffuser au prix le plus juste, oui, mais pas au sacrifice de la qualité. Cependant, et par chance, le rapprochement avec l’Opéra de Rennes, pour lequel j’ai œuvré depuis mon arrivée, semble de nouveau inscrit à l’ordre du jour. Je me réjouis, bien évidemment, de cette perspective qui éclaircirait un peu notre horizon. J’aurais préféré que ce dernier éditorial soit uniquement plein d’espoir. Je ne voudrais surtout pas qu’il soit un requiem.
Jean-Paul Davois
Directeur général