|
« Que les tyrans redoutent
Les meurtres et les chaînes,
Seul sourit face à la mort
Qui possède un coeur sans faute. »
Cinna, Lucio Silla
Comme souvent chez Mozart, il est périlleux d’aimer et douloureux de vivre. Ici, à tout juste seize ans, il s’inspire du
véritable Lucius Cornelius Sulla pour incarner sa gravité adolescente. A ce jeune dictateur romain, il offre le pouvoir
d’épouser celle qu’il aime mais qui lui préfère son ennemi, d’étouffer les passions comme une guerre de palais, de
risquer la mort par aveuglement amoureux. Ou de renoncer aux lauriers qui pèsent sur son front, d’en épouser une
autre qui l’aime assez pour qu’il puisse l’aimer, et de pardonner à ceux qui ne l’ont offensé que par audace de lui
avoir résisté.
La musique d’un Mozart déjà maître de son génie est à l’image de ce choix cornélien, naviguant dans le sombre des
tourments avec une agilité déconcertante, lumineuse et colorée, préservant à ses tendres héros, dans la pénombre de
l’intrigue, des airs purs et aériens d’une grâce absolue.
Mozart n’a pas eu de jeunesse. L’ambition que son père nourrissait pour ce surdoué de la musique le fit travailler sans relâche dès ses
premières notes à trois ans, apprendre le clavecin à cinq ans, puis le violon, l’orgue et la composition. Il n’a que six ans quand son père,
agent improvisé, l’emmène en tournée à travers l’Europe. On l’exhibe devant des audiences de choix, il rencontre le fils de Jean-Sébastien
Bach qui lui fait découvrir l’opéra italien et lui apprend à construire une symphonie. Et, à onze ans, il compose Apollo et Hyacinthus, son
premier opéra.
Quand, entre 1769 et 1773, il se rend régulièrement en Italie pour y étudier l’opéra et recevoir de multiples honneurs, il n’a pas cette
nécessité d’indépendance qui lui fera quitter Salzbourg, sa ville natale, en 1776, il n’a pas encore connu le désespoir amoureux auquel il
succombera à vingt-trois ans, mais il plonge dans les noirs états d’âme adolescents. Ces doutes sur ce qu’il crée, sur ce qu’il est, ne le
quitteront plus. Chaque tiédeur du public lui semble un désaveu, chaque projet qui vacille un affront. Quand il emprunte à l’antique le
personnage de Lucio Silla, il a perdu ses privilèges d’enfant prodige, son protecteur le prince-archevêque Schrattenbach, redoute son retour
au pays où l’attend son nouvel employeur, le prince-archevêque Colloredo, qui n’aime pas le voir partir en voyage et lui impose la forme
des pièces qu’il doit écrire pour les cérémonies religieuses. Composer devient alors un refuge, Lucio Silla son premier remède, au point
qu’il confiera à sa soeur dans une lettre : « Je ne sais ce que j’écris, car je ne pense qu’à mon opéra, et risque de t’adresser non des mots,
mais un air tout entier ».
L’accueil de cette oeuvre fut moins enthousiaste que ne l’écrivit le père de Mozart. Le public de l’opera seria était déconcerté par cet
extrême dépouillement perdu dans un noeud de complexité. On préféra dire que le livret était indigent et la musique inégale. Sans doute
victime de cette ancienne mauvaise réputation, l’oeuvre est peu donnée en France même si, en 1984, le metteur en scène Patrice Chéreau
prit superbement sa défense en affirmant à ceux qui faisaient la moue : « Voici un objet unique, au contraire, où, d’un coup, tant d’aveux
sont jetés, tant d’émois sont racontés ». Il rendait ainsi justice à cet opéra de l’adolescence dans lequel les indécisions n’ont rien d’une
maladresse mais expriment un vrai dilemme : « quitter les hésitations ou succomber aux paralysies de la volonté ».
|
|