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« Qu’avons-nous besoin d’un ouragan ?
Le pire typhon ne vaut pas
La fureur de l’homme qui veut se distraire. »
Jim, Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny
Comme une prémonition du Las Vegas de l’après seconde guerre mondiale, Kurt Weill et Bertolt Brecht imaginent dès 1930 une improbable ville
de Mahagonny bâtie en plein désert par trois malfrats en cavale. A Mahagonny tout sera permis, se remplir la panse, faire l’amour, se battre,
boire… pourvu qu’on ait l’argent ! Babylone moderne qui se conduit à sa propre perte, la ville piège est peuplée de plaisirs fantomatiques, de
piètres désespoirs, de morts absurdes. Auteurs avec Elisabeth Hauptmann et Caspar Neher de cette épopée dérisoire et drolatique, Weill et
Brecht empruntent sans vergogne à la musique populaire et au pittoresque d’une Amérique qui les fascine pour mieux provoquer la rigide
Allemagne vivant sans y voir la montée du nazisme qui les poussera à l’exil trois ans plus tard.
S’amusant de la distanciation chère à Brecht, la mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser est farce, étonne d’un rien, bouscule
l’esthétique, cligne de l’oeil, ne se joue pas du public mais joue avec lui pour, surtout, ne jamais le distraire de penser.
Dans une « note importante concernant le décor et les costumes », Kurt Weill et Bertolt Brecht indiquent que « tout rapprochement avec un
romantisme cow-boy ou Far West, de même que toute insistance sur un milieu typiquement américain, sont à éviter ». Pourtant, ils ont à peine la
trentaine quand ils présentent à Baden-Baden en 1927 Mahagonny-Songspiel, première ébauche de leur futur opéra, et comme beaucoup de
jeunes artistes européens, adorent tout ce qui vient des États-Unis. Leur oeuvre, grouillant de personnages qui doivent plus à la Ruée vers l’or qu’à
l’opéra classique, rythmée de chansons que l’on pourrait entendre au cabaret, actionnant cuivres et fanfare, font plus que référence à l’Amérique
moderne et populaire qu’ils affectionnent.
Un opéra moderne et populaire, c’est d’ailleurs bien ce qui préoccupe et rapproche Kurt Weill et Bertolt Brecht. Le premier qui cherche à remettre
en cause les conventions dramatiques du XIXe siècle et croit intensément à la fonction sociale de l’opéra, le second qui, usant déjà de la musique
dans ses pièces pour porter l’action et créer des ruptures, plongé depuis 1926 dans une lecture de Karl Marx qui l’incite à parler du capitalisme et de
ses conséquences sur la vie de l’individu dans la société, ne peut que partager cette façon de voir qu’il développera d’ailleurs plus tard dans ses
théories sur l’opéra. On comprend dès lors leur réticence à laisser supposer que leur oeuvre se déroule Outre-Atlantique, leur besoin de préciser
que « les plaisirs humains que l’on obtient pour de l’argent [sont] sensiblement les mêmes toujours et partout, et Mahagonny, la ville du plaisir, [est]
internationale au sens le plus large du terme ».
Pour l’essentiel, l’oeuvre est même profondément allemande, hostile à l’opéra wagnérien, opposant aux règles d’un art défendu par les forces
conservatrices, une culture populaire, encore vivace dans l’Allemagne du Sud où naquit Brecht, dans laquelle bateleurs, chanteurs de rue, cabaret
et cirque animent les foires. Les Opéras ne s’y trompent pas qui censurent les premières représentations. La critique officielle et le nazisme
émergeant non plus, qui se servent de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny pour étendre à l’art l’idée d’une « menace judéobolchévique
».
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