ENTRETIEN CROISÉ AVEC MICHAEL JARRELL ET OLIVIER PY

Autour de Siegfried, Nocturne 

 

 

Comment est né Siegfried, Nocture que vous aviez créé lors du festrival Wagner de Genève en 2013 ?

 

Michael Jarrell : Lorsque j'ai été approché par Jean-Marie Blanchard en amont du festival, j'ai immédiatement adhéré à la proposition. C'est lui qui a été l'initiateur de Cassandre, mon opéra parlé, lorsqu'il était au Théâtre du Châtelet, à Paris. Il a également été à l'origine de mon opéra Galilée. La confiance que je lui voue m'a donné envie de faire quelque chose que je n'avais jamais fait jusqu'ici, à savoir accepter une comamnde sans avoir au préalable en moi un projet, une dramaturgie, un livret. Je me suis soudain senti intimidé : il fallait dès lors trouver une idée autour de Wagner, un compositeur que j'admire énormément mais vis-à-vis duquel je suis aussi très critique à certains égards. Le temps a passé, sans que je trouve une source dramatique où puiser le cadre initial, et lors d'une rencontre avec le metteur en scène Hervé Loichemol nous sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait passer commande d'un livret, trouver une plume qui puisse mettre en mots nos préoccupations esthétiques, et il a eu l'idée d'approcher Olivier Py. Je ne connaissais pas vraiment Py comme auteur. J'ai donc lu plusieurs textes, dans lesquels j'ai trouvé une force, une ampleur, un rapport fleuve aux mots qui peut être assez éloigné des besoins d'un livret d'opéra. Mais des phrases, des extraits m'ont marqué, et j'ai voulu le rencontrer. Olivier a parlé des choses qui m'ont énormément touché : ce processus par lequel la grande culture allemande, issue du romantisme, avait pu déboucher sur la barbarie qu'a été la Seconde Guerre mondiale, comment cette culture aussi dense et prépondérante avait-elle pu être balayée en l'espace de cinq ans.

 

Olivier Py : Je ne sais pas comment mon nom est arrivé sur la table. J'avais la plus grande admiration pour Michael Jarrell et quand Jean-Marie Blanchard me l'a proposé, j'ai dit oui tout de suite.

J'avais beaucoup travaillé sur Wagner : Tristan, Tannhäuser et l'idée d'écrire un poème m'intéressait. A mon sens, si j'écrivais à partir de l'un de ses personnages, Siegfried était le plus emblématique, une évidence.

Ce texte : Siegfried nocturne, qui a été publié chez Actes Sud sous la forme d'une longue nouvelle, et dont Michael a fait très librement les coupes et l'adaptation, c'est ce qui me permettait de revenir sur les questions politiques liées à la figure de Wagner.

Ca a été une sorte d'obsession. J'ai passé presque 20 ans de ma vie obsédé par ces questions qui ont à voir avec l'Allemagne nazie et le rapport de l'Allemagne nazie à la culture.

 

 

Quelle relation entretenez-vous avec Wagner ?

 

Michael Jarrell : Il y a bien sûr la dimension politique qui me pose problème, son antisémitisme notamment. Musicalement, je trouve certaines de ses ouvertures d'opéra absolument prodigieuses, elles font partie de ce que l'être humain a généré de mieux : Tristan, Lohengrin, Tannhäuser. Mais lorsqu'on considère les œuvres dans leur globalité, un côté volontariste me dérange parfois. Je ne fais pas partie de ceux qui sont des inconditionnels de son théâtre, de ses livres. J'y déplore un côté bavard, un peu complaisant. C'est une musique dédiée à la scène, que je n'écoute que rarement sur disque par exemple.

 

Olivier Py : Mes liens, musicalement, ne sont pas comme ceux de Michael Jarrell, puisque mon problème est d'écouter autre chose que Wagner. Il y a Cole Porter de temps en temps pour me sauver de Wagner. Je suis complètement dans la maladie que décrivait Nietzsche, dans la maladie dépressive wagnérienne. Et j'ai occupé une place un peu étrange dans l'exégèse wagnérienne parce que j'ai commencé à monter Tristan à une époque où les questions de politique étaient importantes dans la mise en scène de Wagner, et je les ai refusées parce qu'il me semblait qu'elles n'étaient pas opérantes pour comprendre Tristan et la lecture qu'avait fait Wagner de Schopenhauer*.

Par contre j'y suis revenu de plein fouet dans les pièces suivantes et notamment dans le Lohengrin que j'ai mis en scène à Bruxelles en 2018 et dans ce texte Siegfried, nocturne sur ce que l'on appelle l'Allemagne année zéro. Sur l'implication de la culture dans la catastrophe nazie.

J'ai dit que l'on ne pouvait pas monter Lohengrin sans se poser des questions sur le rôle de cette musique dans le destin de l'Allemagne.

 

* Wagner découvre Le monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer en 1854, année où il débute la composition de Tristan et Isolde. Il en comprend le tragique de l'existence où ne rien désirer est la façon de ne pas souffrir.

 

 

La question de la responsabilité de l'artiste dans la société, comment en esquissez-vous des réponses dans Siegfried nocturne pour le public d'aujourd'hui ?

 

Olivier Py : C'est une question très complexe. Comprendre l'implication du romantisme allemand, de la culture allemande, de l'art allemand, de l'âme allemande même si je n'y crois pas, dans l'élaboration du nazisme et de ses conséquences, ce n'est pas une mince question, et on ne peut pas donner une réponse univoque donc c'est le moment d'écrire un poème parce qu'on n'a pas une réponse claire.

Comment utiliser le mot liberté ou le mot travail, directement puisés dans le lexique romantique et qui ont été écrits sur la porte d'Auschwitz : le travail rend libre ?

Pour dire les choses très simplement : comment le pays dont le système culturel et éducatif qui était le plus performant de l'histoire de l'Europe, a-t-il pu produire le plus grand crime de l'humanité. Pas n'importe quel pays. Le pays qui était allé le plus loin dans la définition de la culture.

Donc là il y a un vertige puisque l'on nous a habitué à comprendre que la culture s'opposait à la barbarie. Hors, dans le cas précis mais considérable de l'Allemagne nazie la culture ne s'est pas opposée à la barbarie. La barbarie a réquisitionné entièrement la culture et s'est donnée comme un projet culturel.

J'ai imaginé tout simplement qu'un Siegfried wagnérien marcherait dans les ruines d'une ville allemande qui n'est pas nommée et qui a été bombardée.

Par ailleurs, j'avais été très impressionné par le texte de Sebald qui s'appelle De la destruction qui raconte la destruction de l'Allemagne nazie, une histoire très peu racontée. Je me suis dit que ce Siegfried pouvait se poser la question de sa propre responsabilité puisqu'il incarne à la fois l'âme allemande mais aussi la culture et la métaphysique allemande.

 

Michael Jarrell : J'ai repensé à la destinée de Bernd Aloïs Zimmermann, un compositeur qui m'est très cher et qui a mis volontairement fin à ses jours. Adolescent, il a été enrôlé dans les jeunesses hitlériennes, il a dû faire la guerre, tout en gardant probablement une grande foi en la culture allemande. Une des thèses pour expliquer son geste suicidaire est qu'il n'a jamais supporté de constater l'échec de cette immense culture qui n'avait pas été assez forte pour ne pas se laisser surpasser par la barbarie. Cela me touche beaucoup.

Personnellement, comme compositeur et comme artiste dans la société, je défends une culture dont la survie n'est de loin pas assurée. Dans un contexte contemporain en intense mutation, que va-t-il advenir de la musique classique ? Il y a de moins en moins d'orchestres, de moins en moins de sponsors. Je doute que les nouveaux millionnaires issus de la Silicon Vallay soient intéressés à soutenir la musique de Beethoven. Les médias eux-mêmes parlent toujours moins de ce répertoire. Quels mécènes veulent encore mettre de l'argent pour acheter quelques pages de papier recouvertes de notes ? Ce n'est pas montrable, pas « exhibable », ce n'est pas un investissement au contraire des pièces plastiques de l'art contemporain. L'argument de la consommation met en péril certains éléments fondamentaux de notre passé.

 

 

Ce sont des thèmes que vous avez voulu circonscrire dans Siegfried, nocturne ?

 

Siegfried est en quelque sorte l'incarnation de cet héritage en perdition. Il erre dans un lieu non identifié, seul sur scène. J'ai choisi la forme du monodrame parce qu'elle a cette caractéristique de pousser l'acteur à laisser paraître quelque chose de soi – il est impossible d'être en plein contrôle durant une heure de spectacle.

 

Olivier Py : Cassandre de Jarrell est ce que l'on appelle techniquement un monodrame, c'est-à-dire un texte parlé avec de la musique instrumentale. J'avais imaginé qu'il prendrait ce même schéma.

Il avait écrit au départ Cassandre pour une soprano et, assez tardivement dans son processus créateur, il a choisi de gommer les lignes chantées et de faire appel à une actrice. Il s'est passé exactement l'inverse pour Siegfried, je pensais que ce serait un acteur, et un jour il m'a dit que ce serait une œuvre chantée pour baryton.

J'avais imaginé que Cassandre était avant la destruction et que mon récit serait après la destruction. Ces œuvres pourraient se croiser un jour.

 

Michael Jarrell, qu'en est-il de votre traitement de la voix dans Siegfried, nocturne ?

 

Je n'avais aucune envie de procéder à des citations ; il me fallait évacuer le poids de la rhétorique vocale wagnérienne.

Siegfried a perdu sa raison d'être, à la manière d'un vieux chanteur qui s'étonne que son propre opéra ne veuille plus de lui. Il n'est plus le héros qu'il était, son image va se dissoudre peu à peu. J'ai voulu faire transparaître ce déclin dans les tessitures employées : le rôle est prévu pour un baryton – alors que le Siegfried wagnérien est un ténor. J'ai donc choisi de faire chanter mon Siegfried dans le spetre supérieur du baryton lors de la première partie, avant de revenir vers le médium pour la deuxième partie, et de terminer dans les graves.

 

 

Que la musique contemporaine et le public continuent à se rencontrer est un sujet d'inquiétude pour vous ?

 

Michael Jarrell : Je me rappelle d'un très beau texte dans lequel Umberto Eco explique pourquoi un écrivain qui ne se soucie pas de la manière dont son texte est perçu n'est pas un écrivain. L'art est un message, une communication ; l'envie de plaire doit s'exprimer, mais pas celle de complaire. Les difficultés de la musique contemporaine aujourd'hui sont évidentes. Il faut imaginer des formes qui permettent une ouverture à un plus grand public, mais cela ne signifie pas tomber dans la facilité.

 

Olivier Py : Une œuvre contemporaine peut toujours paraître difficile, même si à mon avis, le soupçon de difficulté est un malentendu. Ce ne sont pas des œuvres difficiles. Ce ne sont pas des œuvres obscures. Ce ne sont pas des œuvres inécoutables. Ce ne sont pas des œuvres qui interdisent le plaisir, bien au contraire.

 

 

Olivier Py, lors de la création en 2013, vous étiez l'auteur mais pas le metteur en scène. Pour cette reprise, vous signez la mise en scène à l'invitation d'Alain Surrans, le directeur d'Angers-Nantes Opéra. Comment l'avez-vous imaginée ?

 

Je me sentais assez libre parce que Hervé Loichemol avait choisi de s'éloigner du contexte de l'Allemagne année zéro. J'ai fait l'inverse. Je suis peut-être plus littéral par rapport à l'oeuvre, ce qui est un paradoxe car c'est en général en sens inverse que cela se passe.

Quand j'ai écrit le texte et je ne saurais pas vous dire pourquoi, j'avais souvent l'impression d'écrire un film. Peut-être du seul fait que le texte soit une promenade dans une ville ce qui est en soi filmique. Pierre-André Wieitz, mon décorateur avec qui j'ai fait tous mes spectacles, a aussi pensé à cette idée-là. Il n'y a pas de matériel vidéo dans notre mise en scène mais il y a un déroulé du décor, qui est ce que l'on peut trouver de plus proche.

 

 

 

Propos recueillis par Jonas Pulver pour Michael Jarrell (2013) et Arnaud Wassmer pour Olivier Py (2021).