Quels éléments vous frappent dans la musique de Christoph Willibald Gluck ?
Alphonse Cemin : Ce qui me frappe dans Orphée et Eurydice, c’est la simplicité, la volonté d’aller à l’essentiel. Je trouve particulièrement impressionnant le fait que Gluck, justement, ne veuille pas nous impressionner avec des effets inutiles. Cela amène une émotion très forte et profonde. Dans l’histoire de la musique, Gluck est connu pour avoir volontairement opéré une réforme, afin de simplifier le discours et d’enlever toute virtuosité superflue. Cette concentration sur l’essentiel m’attire beaucoup. Dans Orphée et Eurydice, tout est tourné vers le drame, vers l’histoire. L’opéra commence par un choeur de déploration et de deuil, qui nous plonge tout de suite dans le récit, alors que la tradition sacrifie souvent le premier numéro pour planter le décor de manière globale. Gluck sait aussi doser ses effets musicaux avec parcimonie, en les réservant aux moments idoines : les cuivres et les trombones uniquement pour les Enfers, par exemple. C’est un véritable maître de l’effet dramatique. Paradoxalement, cette mise au service du drame donne à la musique une plus grande souveraineté : elle n’en est que plus intense, car elle touche à des endroits dont il est plus difficile de parler.
Lorraine de Sagazan : J’aimerais être fidèle à mon écoute. Et sur ce point, je suis fascinée par l’impression de joie ou de légèreté qui découle de la musique. J’y vois des masques, de la violence dissimulée, et c’est cet aspect que je souhaite questionner. Orphée dupe les Enfers avec sa musique, et je trouve cela passionnant : il obtient l’impossible, la résurrection d’Eurydice. La musique de Gluck nous dupe-t-elle aussi ? À quel type de vigilance nous invite-t-elle ?
D’Orphée et Eurydice, on retient souvent la peine d’Orphée qui « perd son Eurydice », alors qu’Eurydice est celle qui meurt deux fois. Comment interroger cette lecture de l’histoire ?
Lorraine de Sagazan : Je suis repartie du mythe fondateur : il est inscrit dans notre pensée commune qu’Orphée et Eurydice est l’une des plus belles histoires d’amour de tous les temps. Ce récit est marqué du sceau de l’amour et du romantisme, comme si avec ces deux mots-là, il y avait quelque chose d’extrêmement désirable. Mais je me suis rapidement dit que cette histoire était aussi terrible, autant de peur que de mort, beaucoup plus que d’amour. Et puis, il y a la question de la responsabilité : je trouve incroyable, et cela fait écho à des situations contemporaines, que la responsabilité de la douleur soit imputée à Eurydice, alors qu’elle est victime du regard. Orphée se retourne, et c’est pour cela qu’elle meurt. Donc, il s’agit plutôt de mener une réflexion sur la responsabilité et sur notre regard : quelle dramaturgie pour nos grands mythes ? Et à quoi nos regards nous conditionnent-ils ? Je me suis posé plusieurs questions : s’agit-il d’un amour souhaitable, désirable,d’un amour qui fait mythe ? Pourquoi certains schémas socioculturels, et notamment du couple ou de la famille, se maintiennent-ils, alors que l’on connaît les violences qui peuvent y être commises ? J’y vois quelque chose de l’ordre de l’idéalisation. J’ai de ce fait voulu travailler avec toute mon équipe sur les représentations absolument parfaites des couples et des femmes qui, aujourd’hui, envahissent les réseaux sociaux. Ce sont des images qui enferment, qui posent de grandes difficultés d’identification. Il y a ensuite la question de la jeunesse éternelle : Eurydice est enfermée dans son âge, elle n’aura jamais la possibilité de vieillir, de vivre, de traverser, elle sera définitivement l’héroïne morte pendant son jeune âge.
L’opéra connaît plusieurs versions, laquelle avez-vous choisie ?
Alphonse Cemin : Il y a tout d’abord la version italienne, mais elle comprend des passages qui ne correspondent plus à la réforme voulue par Gluck vers plus de simplicité et d’efficacité. On joue souvent la version écrite par Hector Berlioz, avec dans le rôle d’Orphée une mezzo-soprano. À Angers Nantes Opéra, nous allons donner la version de Paris, avec un ténor pour Orphée. Le rôle sera porté par Sahy Ratia, un interprète exceptionnel par la qualité de sa voix, de sa diction, de sa présence en scène, et doté d’une tessiture assez aiguë, ce qui est rare. Mariamielle Lamagat chantera Amour, car cela nous plaisait de ne pas avoir de voix trop légère pour ce personnage : la tessiture de cette artiste raconte une apparition assez éloignée de la figure angélique. Quant à Eurydice, elle sera incarnée par Jenny Daviet, une voix et une personnalité magnifiques, qui vont camper toute l’évolution du personnage. Le rôle comporte un défi de taille, car Eurydice arrive tard en scène. Il faut exister tout de suite et rapidement, ce qui sera possible grâce au timbre séduisant et au charisme de cette interprète.
Découvrez l'opéra Orphée et Eurydice du 10 au 18 oct. au Théâtre Graslin de Nantes et les 3 et 4 oct. au Grand-Théâtre d'Angers