Comment caractériser la musique de Jules Massenet ?
Chloé Dusfrene : C’est un très grand opéra du XIXe siècle, typique de cette époque. L’écriture musicale de Massenet y est fluide : tout s’enchaîne, les voix et l’orchestre sont entremêlés, comme dans un flot poétique et psychologique. Cela en fait une grande fresque très prenante. De plus, Massenet utilise des leitmotivs qui parcourent toute la pièce, et qui caractérisent les personnages ou leurs émotions : le côté pétillant de Sophie, par exemple, la présence de la nature, la force de l’amour. Et de cette manière, la musique exprime ce qui n’est pas forcément dit. Le discours instrumental crée une ambiance remplie d’émotions. Et d’ailleurs, Massenet disait qu’il vivait dans l’intrigue, dans la peau de ses personnages pendant plusieurs mois et années avant d’écrire la moindre note. On sent très justement la puissance des émotions dans sa composition. Pour la direction musicale, cela amène plusieurs défis : créer une connexion avec les interprètes et les émotions qu’elles et ils transmettent, donner vie à leur psychologie en sculptant le son, accompagner par les couleurs orchestrales leur déploiement progressif et leur évolution. Il s’agit de suivre la voix et le texte dans leurs moindres inflexions, ce qui implique d’être en constant mouvement soi-même. Et puis, Massenet est un mélodiste extrêmement talentueux. Sa musique est d’une beauté sans comparaison, et c’est cela qui me guide. Toute sa partition est à la fois limpide et profonde. Je dirais même que cette musique a quelque chose d’évident : les sentiments y sont torturés, complexes, mais tout est cohérent. Le déploiement sonore est naturel, et j’aimerais rendre cet aspect sensible aux publics.
Ce drame lyrique se présente sous la forme de grandes scènes. Comment appréhender cette forme dramatique ?
Ted Huffman : D’une part, ces scènes semblent ancrées dans le réel : l’action quotidienne de l’opéra se déroule comme dans une pièce d’Anton Tchekhov, avec des allées et venues dans un seul et même lieu. D’autre part, la structure d’ensemble – quatre scènes continues, séparées par des ellipses temporelles – propulse l’œuvre dans le temps qui s’écoule. Et l’irrésistible marche du temps agit comme une force brutale dans la vie de ces personnages. À chaque scène, nous les découvrons ainsi transformés, confrontés à de nouvelles réalités émotionnelles. Werther est moins un opéra d’actions que de conversations.
Quelles sont les résonances, aujourd’hui, de l’histoire de Werther et de Charlotte, et des émotions que la musique nous transmet ?
Chloé Dusfrene : C’est une histoire finalement assez simple, une histoire du quotidien, parce que l’on entre dans l’intimité d’une famille endeuillée. Les rôles sont touchants, surtout celui de Charlotte qui doit s’occuper de ses frères malgré sa tristesse. Ce personnage est intéressant, car la jeune femme est déchirée entre le devoir et l’amour qu’elle découvre pour Werther. Et ce déchirement entre devoir et désir me semble en profonde résonance avec notre époque. De plus, Charlotte est à l’écoute de ce qu’elle ressent, et en cela, l’opéra nous appelle aux sentiments, à leur profondeur, à leur lente évolution : être à l’écoute de nos émotions, laisser advenir notre sensibilité, rester en contact. Il y a aussi un rapport au temps dans cet opéra : au cours de la narration, les unes, les uns et les autres arrivent toujours trop tard, et l’opéra parle aussi de ce temps qui file. Donc, bien sûr, le thème principal est celui de l’amour impossible, mais cela va bien au-delà, et j’ai hâte de travailler sur cette production pour explorer toutes ces facettes.
Comment comprendre le personnage de Werther ?
Ted Huffman : Werther trouve la société qui l’entoure pleine d’hypocrisie et d’artifices inutiles. Il tente de s’y opposer en se comportant de façon directe et honnête, et en obéissant à la vérité de ses sentiments, ce qui finit par les mettre, lui et Charlotte, dans une situation délicate. Nous mettons en scène un Werther sujet à des comportements autodestructeurs, mais complexe et qui aime la vie.
Et Charlotte ? Son prénom ne pourrait-il pas figurer dans le titre de l’œuvre ?
Ted Huffman : Le conflit central de l’opéra se joue dans le cœur de Charlotte : doit-elle céder à son amour pour Werther ou rester fidèle à Albert ? En ce sens, elle est bien le personnage central. En outre, on en apprend beaucoup plus sur sa vie que sur celle de Werther. On connaît son passé, on rencontre sa famille et on assiste à l’évolution de ses choix. Si l’opéra et le roman portent cependant le nom de Werther, c’est parce qu’il est l’étranger, celui qui ne peut pas vivre en sécurité dans cette société, et le catalyseur de tout ce qui arrive.
L'opéra Werther est à découvrir du 14 au 22 mai 2027 au Théâtre Graslin de Nantes et le 4 juin au Grand-Théâtre d'Angers.