Entretien croisé avec Julien Ostini et Diego Fasolis

Entretien croisé avec Julien Ostini, metteur en scène, et Diego Fasolis, directeur musical, autour d'Iphigénie en Tauride de Gluck, premier opéra à l'affiche de cette saison 20/21. Ces propos ont été recueillis par Christophe Gervot.

 

 

 

Que représente pour vous cet épisode de l’histoire d’Iphigénie ?

 

Julien Ostini : C’est un évènement qui a lieu avant la guerre de Troie, et qui trouve un dénouement quinze ans après, dans l’une des conclusions de l’Iliade qui m’interpelle le plus. Il ne s’agit pas de combats épiques, nous sommes sur l’intime et le plus profond de l’être humain. L’opéra interroge le rapport à l’exil, et comment peut-on vivre seul et sans but quand on est déraciné. Est-il bien nécessaire de survivre lorsque, comme Iphigénie et Oreste, on a perdu tout regard extérieur pour se construire ? Ces deux êtres brisés se retrouvent cependant dans l’amour de la fraternité. À la question de l’altérité et du regard de l’autre s’ajoute une représentation du monde occidental assez frappante, incarnée par la figure de Thoas, le roi des Scythes, un peuple qui possède beaucoup d’or. Ce monarque ordonne que l’on exécute tous les étrangers parce qu’il ne veut pas partager. Le propre des classiques est d’être très moderne…

 

Diego Fasolis : Et ce choix de l’histoire est intimement lié à la manière musicale dont le compositeur  s’empare du sujet. C’est un opéra extraordinaire et très difficile à réaliser. Gluck, dès la création, passait des mois de travail en changeant ses chanteurs, pour que l’expression soit attachée au texte et que l’on respecte son énergie : une syllabe correspond à une note. L’œuvre explore la profondeur psychologique de l’être humain, face à des choses qui le dépassent et qu’il ne peut éviter. Chaque personnage est soumis au destin. Il y a eu le meurtre de la mère avant le début de l’opéra, Oreste retrouve ici sa sœur, et Iphigénie est condamnée à tuer des étrangers sans raison, mais elle a une réaction quand on lui demande d’exécuter son frère. Thoas est également obligé de tuer, par peur de l’autre.  Les thèmes sont effectivement très actuels. Le temps a passé depuis la première de l’ouvrage, mais nous sommes toujours, par certains côtés,  au même point. C’est pourquoi, par-delà une belle musique, cet opéra peut encore contribuer à faire évoluer l’humanité, et à l’inciter à rester humble.

 

 

À quoi êtes-vous particulièrement sensibles dans cet ouvrage de Gluck et quelles émotions vous procure-t-il ?

 

Julien Ostini : Je suis très sensible à la finesse de l’écriture musicale, qui nous tient sur un chemin de crête émotionnel, dans une impressionnante gamme de couleurs. Il n’y a malgré tout pas de grands effets orchestraux, comme chez Wagner ou Verdi, mais une forme de retenue. Je suis aussi très touché par le chœur des prêtresses, qui a un rôle bouleversant dans cette tragédie, en replaçant le propos au niveau du groupe et de l’humanité : ce n’est pas seulement l’histoire d’Oreste et d’Iphigénie.

 

Diego Fasolis : L’écriture musicale me fascine également beaucoup, Gluck indiquant toutes les nuances de façon très précise, pour guider un choix de couleurs et d’articulation strictement lié à l’émotion. La tempête du début de l’œuvre est à cet égard quelque chose d’époustouflant. Les récits accompagnés sont difficiles pour le chef ; on doit les réaliser en travaillant sur le texte, pour que les chanteurs soient de vrais acteurs.

 

 

 

Julien, après avoir exploré la folie d’Oreste en montant Andromaque de Racine au Château de Linières en 2018, vous retrouvez ici ce personnage tourmenté, qui est poursuivi par les furies durant une scène hallucinante. En quoi votre travail sur la pièce nourrit-il votre vision de l’opéra ?

 

Julien Ostini : Il y a un lien entre Gluck et Racine, qui se répondent dans la trame, la construction tragique et la musicalité. Le texte doit en effet avoir du sens dans les deux ouvrages. Andromaque fait partie de mes tragédies de chevet, et la figure d’Oreste, que j’ai interprétée plusieurs fois au théâtre, me bouleverse. L’intrigue de la pièce de Racine se situe après celle de l’opéra, ce qui me donne la destination des personnages, pour toucher du doigt l’absolu de la tragédie.

 

 

Quels sont les passages de l’opéra qui vous touchent le plus ?

 

Julien Ostini : Je suis très ému par l’ouverture et par tout le début du premier acte, qui nous transportent dans un orage intérieur, face à la fragilité de femmes captives. Cette introduction pose d’emblée la question du divin, et à quoi nous sert-il si l’on a du sang sur les mains. L’air de Pylade, au deuxième acte, fait également partie des moments qui me touchent. Il exprime l’amitié profonde de celui qui est condamné à mourir parce qu’il a accompagné son pote, et pour qui cette mort partagée est un rêve. Une telle tendresse entre deux êtres est une bouée de sauvetage dans cet ouvrage et pour notre humanité. Mais c’est difficile de choisir, car l’intensité est permanente. Gluck a également su mettre la folie en musique, à travers ces furies qui persécutent Oreste, épuisé et sale, dans une scène terrifiante.

 

Diego Fasolis : Toute l’œuvre me prend, et je suis touché par chaque note, particulièrement par le désespoir d’Oreste, également par cette belle amitié avec le sacrifice que l’un est prêt à faire pour l’autre, mais aussi par la reconnaissance du frère par sa sœur : Iphigénie prend la défense d’Oreste, dans un passage qui me donne des frissons.

 

 

C’est vous, Julien, qui réalisez les décors et les costumes du spectacle. Comment les présenteriez-vous ?

 

Julien Ostini : J’ai avant tout la volonté d’offrir un espace de jeu commun avec le spectateur, pour que chacun donne le sens qu’il souhaite. Il s’agit d’un temple, inspiré de la préhistoire, de Max Ernst et de Pierre Soulages, ces trois références partageant un geste artistique simple pour un effet saisissant. Au centre, un énorme pilier de neuf mètres de haut évoque les monolithes préhistoriques. Ce temple se noircit peu à peu, reflétant les âmes de ceux qui se détournent du socle de l’humanité, pour ne protéger que leurs richesses. À l’arrière-plan, le disque de Diane, mais la manifestation du Divin n’est pas un débarquement de dernière minute. Son regard est omniprésent et souligne, sous la forme d’un anneau qui vole, la dramaturgie et l’interrogation de ce que l’on fait de la religion. Le sol est terreux et rougi par les quinze ans de sacrifices, une flamme brûle tout au long du spectacle. On met en place un ensemble de symboles, pour jouer avec eux dans beaucoup de lumière, afin que le spectateur puisse se créer son imaginaire. Ainsi, les prêtresses sont voilées jusqu’à leur acte de rébellion à la fin de l’opéra. Les costumes sont évocateurs sans être classiques, et ils sont très colorés, ce n’est donc  pas un peuple barbare. Ces couleurs renforcent l’idée qu’un tel glissement vers la tyrannie puisse arriver chez des gens cultivés, en jouant sur la peur.

 

 

Et comment concevez-vous la direction d’acteurs à l’opéra ?

 

Julien Ostini : Je fais du théâtre et de l’opéra, ce sont deux métiers différents, mais qui reposent sur une même sincérité. Une partition, c’est comme un fossile, et c’est à nous de le mettre en chair, en allant chercher l’émotion de chacun pour construire le personnage. Les rythmes de travail ne sont pas semblables d’un genre à l’autre, et on ne raconte pas les histoires de la même façon, mais pour moi, l’opéra est plus proche du cinéma que du théâtre.

 

Diego Fasolis : Je voudrais aussi que la partie musicale exprime tout le théâtre, et que la scène donne à voir la musique. Nous avons une grande entente avec Julien, nous prenons le temps de nous parler, ce qui est l’idéal, car le spectacle se fait à deux, pour une croissance commune. C’est pourquoi je m’efforce d’être à toutes les répétitions scéniques.

 

 

Quels conseils, Diego, donnez-vous aux musiciens et aux solistes pour interpréter ce répertoire ?

 

Diego Fasolis : Les chanteurs ont besoin de conseils, car ils entendent la musique de l’intérieur, mais c’est différent pour les musiciens. Les meilleurs chefs sont ceux qui ne parlent pas beaucoup, je vais donc essayer de montrer le plus possible avec la baguette et les bras, dans le souci d’offrir une exécution historiquement informée, basée notamment sur l’articulation et le vibrato  voulus par le compositeur. J’ai eu la chance de travailler avec Gerhard Croll, grand spécialiste de Gluck, qui m’a laissé des informations précieuses pour jouer cette musique. J’ai par ailleurs déjà fait Iphigénie en Tauride en 2015 au Festival de Salzbourg, avec Cecilia Bartoli et une équipe de stars ; je me réjouis de retrouver cette œuvre avec une troupe jeune, pour aller loin dans la vérité de la partition.

 

 

De quelle manière envisagez-vous le chœur ?

 

Julien Ostini : Je crois à la puissance du chœur d’opéra, quand chacun à sa présence individuelle et son histoire pour représenter notre humanité. Ces prêtresses sont un groupe de femmes qui subit depuis quinze ans. Mais à quel moment se dit-on que c’est trop ? Le chœur des guerriers est terrifiant à la fin de l’ouvrage, mais en voyant que ces femmes se positionnent, ils osent eux-mêmes s’interroger.  Une prise de conscience s’amorce et c’est le temps de la fraternité et de la réconciliation après la mort du tyran. Mais vers quoi iront-ils ?

 

Diego Fasolis : Les chœurs sont fantastiques dans cet opéra Le chant choral est toute ma vie, j’ai été chef de chœur dès l’âge de 12 ans dans un collège, avant d’exercer cette fonction dans divers endroits dont le chœur de la radio italophone de Suisse à Lugano. C’est pourquoi je sais exactement le type de son choral je souhaite avoir.

 

 

Pouvez-vous citer un souvenir particulièrement précieux dans votre itinéraire artistique ?

 

Diego Fasolis : Deux moments ont été très importants. Le premier est un enregistrement de la messe en si mineur de Bach, lors d’un concert donné à la Cathédrale San Lorenzo de Lugano, où j’ai vécu, en dirigeant, une impressionnante expérience spirituelle, un éblouissement et une émotion d’une énergie indescriptible. Le second est une exécution de la neuvième symphonie de Beethoven,  que l’immense Nikolaus Harnoncourt m’avait demandé de diriger au Musikverein de Vienne. Il est mort peu de temps avant ce concert, mais j’ai eu sa partition entre les mains. Je me souviens de l’atmosphère de cette salle qui donne de l’émotion, du silence à la fin, et du public, comme des musiciens, qui pleuraient. C’est inoubliable.

 

Julien Ostini : L’un des derniers évènements puissants a été pour moi une représentation du Trouvère à Linières, où l’on reçoit des artistes internationaux tout en pouvant compter sur 350 bénévoles, dans un élan humain qui me touche profondément. L’opéra est l’art du trop, mais chacun peut y entrer durant cette manifestation. Des enfants viennent  en bord de scène pour s’émerveiller du chant d’Azucena à 1 mètre 50 de la chanteuse ! L’émotion lyrique se ressent avant de se comprendre…