Une œuvre fascinante à bien des égards

Entretien avec Grant Llewellyn, directeur musical

Grant Llewelllyn, vous êtes de retour à l’Opéra de Rennes pour diriger "The Rake’s Progress" de Stravinsky. Quel est l’intérêt pour vous de monter une telle oeuvre, aujourd’hui ?

 

Grant Llewellyn : Vous vous attendez certainement à ce que, en tant que chef d’orchestre, je sois enthousiaste à propos de cette œuvre et je ne vais pas vous décevoir ! Tout Stravinsky est exceptionnel. C’est un extraordinaire artisan musicien, que ce soit dans le Sacre du Printemps ou dans un récitatif secco avec un simple accompagnement au clavecin. C’est une musique réfléchie, singulière, émouvante.

The Rake’s Progress est une œuvre fascinante à bien des égards. Chaque fois que je plonge dans le livret d’Auden et Kallman, je suis frappé par sa grande poésie. Il offre de magnifiques clés pour explorer les personnages de ce drame. The Rake’s Progress est une œuvre parfaite pour l’Orchestre National de Bretagne et pour les spécificités de l’Opéra de Rennes. Ce ne sera pas la première fois que je dirige cette œuvre : je l’ai dirigée à Cambridge, en 1982.

 

 

Comment décririez-vous cet opéra, sur le plan musical ?

 

Le néoclassicisme est l’une des caractéristiques les plus intéressantes de cette partition. Je ne m’étendrai pas sur l’influence de Cosi fan tutte de Mozart, œuvre, qui a pourtant été le sujet de mon mémoire d’université à Cambridge il y a bien longtemps ! Ce qui est important, c’est de montrer la dimension éminemment stravinskienne de cette partition.

 

 

"The Rake’s Progress" est un conte moral qui évoque des thèmes intemporels comme l’amour et la cupidité, l’honnêteté et le désespoir… Comment ces thèmes, et les émotions qu’elles induisent, apparaissent dans la partition de Stravinsky ?

 

Cet opéra déploie une large palette d’émotions, de la plus superficielle, paillarde, irrévérencieuse des scènes aux moments les plus profondément personnels, intimes, poignants. Il serait facile de limiter The Rake’s Progress à une simple œuvre moralisatrice, comme le décrit avec malice l’épilogue, mais ce serait nier le véritable sujet moral de l’œuvre. Nous vivons à une époque où Trump, Poutine et Boris Johnson gouvernent ou ont gouverné, et à l’heure des fake news. Nous devrions tous prendre conscience de la mise en garde que représente ce livret.

 

 

Vous avez déjà dirigé différentes pièces de Stravinsky. Quelle est la spécificité de cette pièce dans l’œuvre du compositeur ?

 

C’est la dernière œuvre de la période néoclassique du compositeur, durant laquelle il a sublimé l’art du plagiat. Le raffinement est présent partout dans la partition. Chaque staccato ou marcato (noté en grand nombre en bas de page de la partition) donne du sens et doit être minutieusement respecté. La précision est primordiale. Avec ses grands ballets, Stravinsky avait acquis l’art d’écrire pour chaque instrument. Ainsi, bien que techniquement difficile, chaque partition peut être aisément interprétée par les musiciens.

 

 

L’opéra est un art musical autant que scénique. Comment envisagez-vous le travail avec un metteur en scène ?

 

J’aime profondément la dimension scénique de l’opéra et ai hâte de travailler aux côtés de cette talentueuse équipe pour amener la vision de Stravinsky sur scène.

 

 

Remerciements à l'Opéra de Rennes

 Propos recueillis par Sophie Razel - janvier 2022

 

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