"Pop'philo"
Interventions en classes

POP'PHILO : s'adresser au public d’aujourd’hui et employer un langage actuel tout en respectant partition et livret : en cela réside toute la difficulté de mise en scène d’un opéra.

 

 

En s’inspirant de séries et de films, Pierre-Emmanuel Rousseau tend à relever ce défi dans La Clémence de Titus. Si cette démarche fonctionne si bien, c’est que l’opéra comme le cinéma regorgent d’œuvres intemporelles. Intemporelles non pas parce qu’elles sont dites majeures ou désignées comme faisant partie de la Culture (avec un grand « C »), mais bien parce que leurs auteurs ont su capter dans leur temps une actualité dont les thèmes restent toujours contemporains (l’amour, la jalousie, l’orgueil …). C’est une lecture qui n’est pas sans nous rappeler un concept énoncé par Gilles Deleuze dans les années 1970 : la pop’philosophie, ou comment faire de la philosophie à partir d’objets de culture populaire. C’est sous cet angle que nous vous proposons d’aborder La Clémence de Titus de Pierre-Emmanuel Rousseau.

 

 

LA MISE EN SCÈNE DE PIERRE-EMMANUEL ROUSSEAU

 

 

Décor épuré, costumes sobres, une action qui pourrait se dérouler n’importe quand entre les années 1940 et nos jours : voici ce que nous propose le metteur en scène pour « le premier « Grand Mozart » » qu’il monte.

 

Selon lui, La Clémence de Titus est un « opéra d’états d’âme ». Son intérêt ne réside pas tant dans son action et ses rebondissements que dans l’exploitation des sentiments profonds des personnages. S’ils peuvent paraître simples au premier abord, presque stéréotypés, c’est en creusant un peu plus que l’on découvre des personnages avant tout humains, avec leur lot de contradictions. Toute la volonté du metteur en scène a été de se concentrer sur cette humanité, qui pousse paradoxalement chacun des personnages à envisager ou à commettre des actions monstrueuses, qui les mèneront tous à leur perte.

 

 

  

 

Inspiré par des séries politiques telles que House of Cards (Beau Willimon, 2013-2018) ou The Crown (Peter Morgan, 2016-2020), ou encore des films comme Les Damnés (Luchino Visconti, 1969), Pierre-Emmanuel Rousseau choisit de mettre en valeur ce qu’il y a d’intemporel, et donc d’éminemment actuel dans l’intrigue de La Clémence de Titus : la peur de l’humiliation de Vitellia, l’orgueil du jeune Sextus, ou encore le dilemme de Titus, dont la position de pouvoir rend les choix difficiles. Autant d’éléments que chacun peut comprendre, et qui permettent de s’approprier et d’apprécier aujourd’hui une œuvre composée par Mozart en 1791.

 

UNE FAMILLE DE POUVOIR

 

 

L’histoire de La Clémence de Titus tourne autour de la notion essentielle de pouvoir, thème traditionnel en philosophie comme en art. Ce qui distingue cependant cet opéra, c’est le traitement que va en faire Pierre-Emmanuel Rousseau. La Clémence de Titus n’est pas qu’une course au pouvoir : les personnages n’essayent pas simplement d’obtenir le pouvoir pour le pouvoir, ils essayent surtout de le garder. Le pouvoir pour eux est un fait, il est inhérent à leur statut dans la société romaine, ils sont nés avec et ne savent pas comment vivre autrement.

 

Toute l’intrigue repose sur un nombre de personnages restreint (six), au relations complexes. C’est dans ce milieu d’entre-soi, pensé comme un huis-clos, que va agir le pouvoir. Conçu comme un virus, il est une fièvre insidieuse qui va contaminer un à un des personnages tout ce qu’il y a de plus humains, pour les pousser à commettre des actes terribles. Il les transforme profondément, altère peu à peu leur relation aux autres, déforme leurs valeurs de bien et de mal, et finit par les faire sombrer dans la folie.

 

Cette lecture assez sombre de l’œuvre de Mozart est à rapprocher des inspirations du metteur en scène, et notamment des Damnés de Luchino Visconti (1969).  Le film nous plonge au cœur de la famille Von Essenbeck, famille riche et influente en 1933 en Allemagne. Une nuit, Joachim Von Essenbeck, le chef de famille, est assassiné. Toute l’intrigue du film va alors reposer sur un flot incessant de coups bas de plus en plus terribles pour prendre la place du vieil homme. Dans un contexte historique de montée du nazisme, la fortune familiale se trouve à un vrai carrefour, dépendant du soutien manifesté ou non par le chef de famille au régime hitlérien. Chacun veut donc prendre la tête des industries par tous les moyens possibles, de crainte de voir ses habitudes bousculées. Ainsi, comme dans La Clémence de Titus, le plus difficile n’est pas d’obtenir le pouvoir, mais plutôt de le garder. Chacun des personnages a connu le pouvoir, la richesse, et personne ne veut se risquer à tout perdre. C’est dans ce contexte que cet instinct de conservation devient maladif, malsain, et qu’il pousse tous les personnages à leur perte.

 

TITUS : UN EMPEREUR VERTUEUX ?

 

 

Le portrait de Titus semble être à première vue un portrait flatteur. C’est l’empereur de Rome, celui qui donne son nom à l’opéra : tout porte à croire qu’il est le personnage principal de cette intrigue. Et pourtant ! Si l’action tourne autour de sa personne, on entend parler de lui plus qu’on ne le voit.  Il n’arrive par exemple sur scène qu’à la scène 4, entrée étonnement tardive pour un personnage clé. C’est que derrière l’empereur, Mozart cherche à nous montrer l’homme, qui n’est peut-être pas aussi fort et puissant que ce que nécessite son statut.

 

La première faiblesse de Titus vient de sa légitimité fragile, et ce dès le début de son règne. En effet, pour accéder au trône, il a assassiné et usurpé le trône de Vitellius, ancien empereur et père de Vitellia. Par ailleurs, être empereur de Rome ne signifie pas être un tyran. C’est accepter au contraire le contre-pouvoir que forment le sénat et le peuple, dont il tire sa légitimité. C’est pourquoi Titus ne peut faire ce qu’il veut, ce que nous rappelle le début de l’opéra. Amoureux, il voulait épouser la reine de Palestine, Bérénice. Cependant, le peuple romain, désapprouvant qu’une étrangère puisse accéder au trône, l’oblige à la répudier et lui intime de choisir une femme romaine. On comprend alors que Titus fait tout pour plaire à la plèbe qui, si elle le voulait, pourrait le renverser. Ses actions prennent donc un tout autre sens et l’ambiguïté s’enracine profondément dans notre personnage. Lors de sa première apparition, Titus vient de recevoir le tribut annuel issu des guerres, massacres et autres pillages dans les provinces romaines, et choisit de le distribuer aux plus démunis. Si cette action paraît vertueuse, elle peut également être vue comme une action égoïste et stratégique : en donnant de l’argent au peuple, il se construit une bonne image et s’assure son soutien.

 

Cette ambiguïté entre vertu et stratégie politique suit l’empereur tout au long de l’opéra, et le mènera à sa perte. C’est avant tout l’expression d’un conflit fort entre l’homme et l’empereur, entre sa personne privée et son statut de représentant du pouvoir. Ce conflit se révèle dans toute son ampleur lorsque Sextus, son meilleur ami, met le feu au capitole et essaie d’attenter à sa vie. Titus doit le juger, mais il se trouve face à un dilemme. S’il tue Sextus, l’homme est faible, car il tue son meilleur ami, mais l’empereur est fort, puisque le crime contre le pouvoir ne reste pas impuni. Au contraire, s’il pardonne à Sextus, il est certes grand en tant qu’homme, mais faible en tant qu’empereur. Son autorité serait remise en question et le peuple et le sénat pourrait le destituer. Ce dilemme est semblable à celui auquel l’empereur Commode doit faire face dans le film Gladiator de Ridley Scott (2000). Après avoir épargné une première fois le traître Maximus, l’empereur sent un piège se refermer sur lui : s’il le tue le peuple ne l’apprécie plus, mais s’il ne le tue pas, le Sénat lui reprendra son pouvoir.

 

Ainsi l’on peut se demander : la clémence de Titus est-elle la vertu d’un grand empereur, ou la faiblesse d’un homme trop humain ? En pardonnant à Sextus, Titus signe la fin de son règne. Le pardon met en valeur sa faiblesse d’homme, qui n’a pas les épaules pour être un grand empereur. Ayant connaissance de cette fatalité, Titus fait alors un choix. A défaut d’être un grand empereur dans le présent, il préfère être un homme clément pour le futur. Pardonner Sextus, c’est laisser dans les mémoires l’image d’un homme bon, c’est se construire une statue pour la postérité. Cette démarche rappelle celle de Marc-Aurèle, que l’on surnomme parfois « l’empereur philosophe ». Marc-Aurèle était un empereur guerrier, parti en campagne militaire pendant presque tout son règne. Cependant, il cultive en parallèle sa postérité, rédigeant ses Pensées pour moi-même. Aujourd’hui, personne ne se souvient de l’empereur guerrier, mais bien plus de l’empereur philosophe, qui a su orienter son image pour la postérité, comme le fait notre Titus.

 

VITELLIA : UN PERSONNAGE TIRAILLÉ ENTRE TERREUR ET HUMANITÉ

 

 

Fille d’un empereur et élevée dans une famille de pouvoir, Vitellia à l’habitude d’un train de vie plutôt aisé. Il lui est compliqué de concevoir sa vie autrement qu’en tant que personne proche du pouvoir, qu’elle souhaite d’ailleurs à tout prix posséder. Vitellia est obligée de vivre dans le palais de Titus, l’assassin de son père. Pour elle, il est évident que le pouvoir lui revient de droit, Titus doit choisir de l’épouser. Celui-ci ne va pas en son sens, ce qui la pousse à commettre l’irréparable : mettre le feu au capitole. Mais, parallèlement à l’incendie, Titus souhaite désormais l’épouser. C’est ici que se joue le coup de théâtre de La Clémence de Titus. Lorsque Vitellia apprend la nouvelle, celle-ci refuse la demande en mariage qu’elle désirait tant, car elle n’ose plus rien faire, elle est comme désorientée. Elle a honte de ses actes, elle culpabilise et reconnaît alors son emportement face à la situation. Elle refuse le mariage avec l’empereur et sombre dans la folie, puis disparaît progressivement… finalement comme le personnage de Sophie Von Essenbeck dans les Damnés. C’est une femme qui a peur de l’humiliation, comme tout être humain, et elle cache cette peur derrière son apparence de femme forte et sûre d’elle. Le costume qu’elle porte sur scène amplifie cette présence remarquable dont elle fait preuve au cours de l’histoire.

 

Extrait Les Adieux à la reine, Benoit Jacquot (2012)

 

 

« Comment faire si on me coupe les vivres ? » pourrait se demander Vitellia. Nous pouvons alors faire le rapprochement avec une scène du film Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot (2012), où la reine Marie-Antoinette doit quitter le château suite à l’annonce de la prise de la Bastille. Celle-ci cherche à emporter tous ses biens, peu importe s’ils sont vitaux ou non.  Comment Vitellia, ayant toujours connu un certain standing comme la Reine, peut-elle faire face à un éventuel déclassement social ?

 

C’est toute cette accumulation de faits qui place Vitellia entre terreur et humanité. Si Vitellia avait accepté la demande de Titus, nous aurions pu alors parle de « monstre » dans l’opéra. Mais puisqu’elle refuse, cela montre bien que c’est un personnage qui fait preuve d’humanité et non de cruauté. Ce qu’elle ressent, nous l’avons tous déjà ressenti. Il s’agit du sentiment de culpabilité. C’est un sentiment très humain, qui est d’ailleurs mis à l’origine de l’homme « Le souvenir de la faute est ce qu’il y a de plus ancien dans l’humanité. » disait Henri Bergson en faisant référence au péché originel. Par ailleurs, d’autres philosophes vont tenter de dénoncer le fait d’avoir mis ce sentiment au centre de l’humanité, comme Nietzsche « En privilégiant le sentiment de culpabilité, en le mettant à l’origine de la vie humaine, il a fait le malheur de l’homme. » Ce sentiment de culpabilité, Vitellia le ressent, c’est ce qui fait d’elle un personnage clairement humain.

 

SEXTUS : UN TRAÎTRE ? UN MONSTRE ? UNE VICTIME ?

 

 

Sextus (Sesto) de haut de ses 15 ans est le personnage le plus jeune de l’histoire, un pantin dans le jeu des adultes… Il se retrouve piégé entre son amitié pour Titus et son désir foudroyant pour Vitellia. Sur scène, il est chanté par une femme.

 

Vitellia, femme mûre expérimentée, profite de son influence sur lui pour le manipuler tout en l’humiliant. Elle le rend jaloux en lui rappelant que Titus, lui, a le pouvoir de disposer d’elle. Sextus est désespérément amoureux et c’est par orgueil qu’il obéit lorsque Vitellia lui demande de tuer Titus et de mettre le feu au capitole, symbole du pouvoir. Il est prêt à tout sacrifier pour prouver sa valeur et assouvir ses fantasmes. Son acte terroriste lui confère un aspect inhumain, monstrueux. À quel point le désespoir peut pousser une personne influençable à commettre des actes dénués de raison ? C’est la question que nous pose ce personnage, d’abord appréhendé sous le prisme de la trahison, puis ensuite compris comme une victime. Sextus est victime de ses passions et de la manipulation des adultes qui le poussent à la folie.

 

Nous savons tous ce qu’est la trahison, c’est ce qu’on appelle un concept universel. La trahison a cette particularité qu’elle ne vient jamais d’ennemis mais des gens en qui nous avons le plus confiance. Pour illustrer cette notion et mettre en lumière le schéma dans lequel se retrouve Sextus, il est judicieux de faire le parallèle avec le personnage de Théon Greyjoy dans la série Game of Thrones. Théon a grandi dans la famille Stark à Winterfell. Lorsque son père biologique lui demande de les trahir et de prendre possession de la ville, il lui obéit par pur orgueil et besoin de prouver sa valeur. Dans la scène qui suit, il se retrouve face à un dilemme : tuer un ami très cher pour assoir son pouvoir ou perdre toute crédibilité.